Circuit de Reims-Gueux : 100 ans d’un lieu mythique du sport automobile
A 7 km à l’ouest de Reims, entre Gueux et Thillois, un tracé triangulaire sur des routes départementales garde la mémoire de quarante-six ans de sport automobile. Le circuit de Reims-Gueux, actif de 1926 à 1972, a accueilli 14 Grand Prix de France, vu les débuts en course de la Mercedes-Benz W196 Streamliner, et donné naissance à une tradition qui dure encore : offrir du champagne au vainqueur.
Ses installations, inscrites aux monuments historiques depuis 2009, forment le dernier vestige en Europe d’un circuit routier d’époque encore visible. Ce lieu unique de la course automobile fête ses 100 ans en 2026. Voici ce qu’il faut savoir pour comprendre l’histoire du circuit et organiser votre visite.
Un circuit automobile né sur des routes de campagne (1926)
Le 2 août 1925, l’Automobile Club de Champagne organise le premier Grand Prix de la Marne sur un parcours de 21 km autour du village de Beine-Nauroy, à l’est de la ville. La course fonctionne, mais la logistique est compliquée.
L’année suivante, les organisateurs champenois installent la course plus près de la ville. Le 25 juillet 1926, le triangle formé par la RN31, la CD 26 et la CD 27 entre Thillois et Gueux est inauguré. François Lescot, au volant d’une Bugatti 35, remporte la première course en 2 h 50 min à une moyenne de 112 km/h. Le soir même, Roger Gauthier gagne la première Coupe d’Or des 12 Heures. La piste mesure alors 7,816 km : trois longues lignes droites reliées par trois virages.
En 1932, Nuvolari, Borzacchini et Caracciola signent un triplé Alfa Romeo lors du Grand Prix de la Marne, à plus de 145 km/h de moyenne. La vitesse a doublé en six ans.
En 1938, l’Automobile Club de France choisit Reims-Gueux pour le Grand Prix de France. Le site entre dans la cour des grands tracés européens.
Les premiers grands prix du championnat du monde (1950-1953)
Le 2 juillet 1950, Reims-Gueux accueille la 6e manche du tout premier championnat du monde de Formule 1. Juan Manuel Fangio, au volant d’une Alfa Romeo Alfetta, signe la pole position à 186,8 km/h et s’impose devant Fagioli et Whitehead.
Ce jour-là, les établissements Pommery offrent un jéroboam de champagne au vainqueur. La tradition du champagne sur le podium, reprise ensuite par tous les grands prix du monde, est née sur ce site.
En 1952, une bretelle sud contourne le village de Gueux pour des raisons de sécurité. Le parcours passe à 7,198 km. C’est sur ce tracé raccourci que Jean Behra fait triompher Gordini lors du Grand Prix de la Marne. En 1953, la bretelle nord porte la longueur à 8,347 km, avec cinq courbes au lieu de trois.
La « Course du Siècle » (5 juillet 1953)
Le Grand Prix de France 1953 reste l’une des courses les plus serrées de l’histoire. Mike Hawthorn, 24 ans, au volant d’une Ferrari 500, bat Juan Manuel Fangio (Maserati A6GCM) d’une seconde exacte après 60 tours et 500 km. González finit à 1,4 seconde, Ascari à 4,6 secondes, Farina à 7,6 secondes. Cinq voitures en moins de 8 secondes. Hawthorn est le premier pilote britannique à remporter un grand prix.
L’âge d’or des courses automobiles (1954-1961)
En 1954, une modification à Thillois fixe la longueur définitive : 8,301 km. Elle restera inchangée jusqu’à la fermeture. Le parcours se compose de la RN 31 (ligne droite des boxes), de la CD 26 (la longue ligne droite de Gueux) et de la CD 27, formant un triangle rapide où les monoplaces dépassent 250 km/h.
Le retour de Mercedes-Benz (4 juillet 1954)
Le Grand Prix de France 1954 marque le retour de Mercedes-Benz en compétition après quinze ans d’absence. Trois W196 R Streamliner, avec leur carrosserie profilée, font leurs débuts en course. Fangio s’impose devant Karl Kling à 0,1 seconde. C’est la première victoire officielle de la marque allemande en Formule 1.
Les longues lignes droites favorisent les voitures puissantes. Les équipes y testent des solutions aérodynamiques qu’aucun autre circuit ne permet d’exploiter. Fangio revient gagner en 1951 et 1954 ; il signe sa dernière course à Reims en 1958, à 47 ans.
En 1961, Giancarlo Baghetti (Ferrari 156) s’impose lors de sa première participation au championnat du monde. Il reste le seul pilote de l’histoire à avoir gagné dès sa première course.
Le prix de la vitesse : les drames du sport automobile
Reims-Gueux n’a jamais été un circuit technique. Trois longues lignes droites, pas de succession de courbes rapides. Les vitesses y sont parmi les plus élevées du championnat. Avec la vitesse viennent les accidents.
Le 30 juin 1956, Annie Bousquet perd le contrôle de sa Porsche 550 RS Spyder à l’approche de la courbe de Muizon, lors des 12 Heures. La courbe prend son nom. Le 14 juillet 1957, deux pilotes de F2, Peter Whitehouse et Bill Mackay-Fraser, trouvent la mort lors de la Coupe de Vitesse. En 1958, Luigi Musso se tue au 10e tour dans le même passage.
Dans la nuit du 5 juillet 1964, Jean-Pierre Beltoise perd le contrôle de sa voiture à 250 km/h sur une tache d’huile. La voiture prend feu. Un commissaire le découvre par hasard et le sauve de justesse.
Le déclin d’un circuit mythique (1966-1972)
Le 3 juillet 1966, Jack Brabham s’impose sur Brabham BT19-Repco : premier pilote-constructeur vainqueur en Formule 1. Lorenzo Bandini signe la pole à 233,8 km/h. C’est le dernier grand prix à Reims-Gueux. La discipline reine ne reviendra pas.
Les normes de sécurité évoluent. Le site, tracé sur des routes ouvertes, ne peut pas être mis aux standards imposés par la Fédération internationale. Les coûts d’adaptation sont hors de portée.
En 1969, le dernier meeting auto se tient avec des courses de F2, F3, Coupe R8 Gordini et Critérium FFSA. François Cevert gagne l’épreuve de F2. Six voitures finissent groupées en moins d’une demi-seconde.
Le 11 juin 1972, une course de moto constitue la dernière compétition sur le site. Les routes redeviennent des routes. La fermeture résulte d’une double impasse : normes de sécurité non conformes et problèmes financiers insurmontables.
Ce qui reste : les vestiges du circuit
Les boxes, les gradins, le restaurant « sur piste » et plusieurs édifices construits entre 1927 et 1956 sont toujours debout. Ces vestiges forment un lieu unique : aucun autre circuit routier d’époque en Europe n’a conservé ses installations en bord de route.
L’ancien tracé reste lisible. Les boxes, une partie des bordures et du parcours sont encore visibles. Les trois routes qui formaient le circuit sont toujours là, avec leur revêtement et leurs marques au sol. On peut les parcourir en voiture en suivant la D 27, puis la D 26 et retour par l’ancienne RN 31. Le tour complet fait 8,3 km.
En mai 2009, les gradins et les boxes sont classés monument historique. Ce classement protège les dix bâtiments principaux et engage les pouvoirs publics dans la sauvegarde du patrimoine.
Redonner vie au circuit : les associations
Deux associations se sont succédé sur le site. Les Amis du Circuit de Gueux, fondés en 2007, ont assuré pendant 17 ans la restauration, l’entretien et l’animation du lieu grâce au travail de bénévoles passionnés. Ils proposent une visite audioguidée (en français et en anglais) accessible gratuitement sur le site.
En février 2024, la mairie de Gueux a confié la gestion à une nouvelle association : Circuit Reims Gueux Passion Légende (aussi connue sous le nom « Les passionnés du Circuit de la Marne »). Ce changement a fait débat localement, mais les deux structures partagent le même objectif : préserver ce patrimoine unique du sport automobile et redonner vie à ce lieu chargé d’histoire.
La Fondation du patrimoine soutient la restauration de la tour des restaurants. La collecte sur le site de la Fondation, lancée fin 2025 avec le soutien du Loto du patrimoine, vise 75 000 EUR pour la remise en état des fenêtres du restaurant sur piste et la restauration des façades. Les travaux sont prévus au printemps 2026.
100 ans en 2026 : le centenaire du circuit
La première course sur le circuit de Reims-Gueux s’est courue le 25 juillet 1926. En 2026, le site fête ses 100 ans.
Les passionnés du Circuit de la Marne organisent le festival du centenaire les 12 et 13 septembre 2026. Au programme : roulage de voitures et motos anciennes, courses historiques, démonstrations, exposition de véhicules de collection, concours d’élégance, village d’artistes et d’associations. Restauration et buvette sur place.
Des Cars & Coffee réguliers ont lieu tout au long de l’année, notamment le premier dimanche du mois. Les rassemblements de voitures anciennes attirent régulièrement des passionnés de toute l’Europe ; des visiteurs anglais de passage y font étape avec des voitures d’époque.
Visiter le circuit de Reims-Gueux : infos pratiques
Accès
Le site se trouve sur la RD 27, entre Gueux et Thillois, à 7 km à l’ouest du centre-ville. En voiture, prendre la sortie Gueux sur l’A4 ou suivre la D 26. Les installations sont visibles depuis la route.
Parking gratuit sur place.
Horaires et tarifs
Le site est en accès libre toute l’année, tous les jours. Les bâtiments ne se visitent pas de l’intérieur (sauf lors d’événements), mais la visite extérieure est libre et gratuite. Comptez environ 30 minutes pour la visite des boxes et gradins, et 20 minutes de plus si vous parcourez l’ancien tracé en voiture. L’association Les Amis du Circuit de Gueux propose une visite audioguidée gratuite accessible depuis leur site internet, en français et en anglais.
Parcourir l’ancien tracé en voiture
Rien ne vous empêche de parcourir le circuit au volant. Depuis les boxes (RD 27), prenez la D 26, tournez à gauche sur l’ancienne RN 31, puis revenez vers le point de départ. Le tour complet de 8,3 km vous donne une idée de la configuration : les longues lignes droites, le virage rapide, le retour par Gueux. Roulez prudemment : ce sont des routes ouvertes à la circulation.
A voir sur place
- Les stands : la rangée de boxes en béton où les mécaniciens travaillaient à ciel ouvert, avec les portes d’origine.
- La grande tribune : le gradin principal des spectateurs, face à la ligne droite.
- La tribune de presse : à gauche des boxes, face à la piste.
- Le restaurant « sur piste » : un bâtiment à étage au-dessus des boxes, où les spectateurs déjeunaient avec vue directe sur la course. Sa tour fait l’objet des travaux de restauration en cours.
- Le virage de Thillois : l’un des passages les plus rapides, pris à plus de 200 km/h par les monoplaces des années 1960.
Les légendes du circuit de Reims-Gueux
Chaque légende du circuit a marqué l’histoire de la course automobile. Voici les vainqueurs des grands prix :
| Année | Pilote | Voiture |
|---|---|---|
| 1950 | Juan Manuel Fangio | Alfa Romeo |
| 1951 | Fagioli / Fangio | Alfa Romeo |
| 1953 | Mike Hawthorn | Ferrari |
| 1954 | Juan Manuel Fangio | Mercedes |
| 1956 | Peter Collins | Ferrari |
| 1958 | Mike Hawthorn | Ferrari |
| 1959 | Tony Brooks | Ferrari |
| 1960 | Jack Brabham | Cooper-Climax |
| 1961 | Giancarlo Baghetti | Ferrari |
| 1963 | Jim Clark | Lotus-Climax |
| 1966 | Jack Brabham | Brabham-Repco |
A ces onze éditions comptant pour le championnat du monde s’ajoutent trois grands prix hors championnat, portant le total à 14.
Questions fréquentes
Photo d’en-tête : Paul.schrepfer / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0







